Quatuor, 75mns

« Nous ne vivons plus à l’intérieur d’un horizon (fut-ce un jour le cas?). Nous ne vivons plus en un lieu où le soleil se lève
et se couche. Nous avons perdu le sens, la signification des événements qui arrivent à l’horizon (les avons nous jamais possédés?). Les étranges configurations d’étoiles ou 
de lumières ou de nuages dans le ciel, telle écriture de tel être comsique, ont disparu. L’espace n’est pas une chose qui se trouve au delà de l’ionosphère. Nous sommes dans l’espace ici et maintenant »

Timothy Morton, La pensée écologique

«Si le deuil est affaire de circulation et d’échanges entre les vivants et les morts par la voie des images sous toutes leurs formes (fantômes, visions, hallucinations et souvenirs) alors il faut que cette circulation s’ouvre au surcroît et à la surabondance du don»

Marie-José Mondzain, Homo Spectator




Extraits de répétitions - mai 2019 (Ménagerie de verre-Paris)

29 mars 2021

Notes




J’approche ma première pièce de groupe comme penché vers l’horizon, mon corps tendu vers sa ligne. Si la forêt, c’est la peau qui respire, vers quelle fin, vers quelle limite son expérience nous transporte t’elle ? Que provoquent la caresse et son frisson à une échelle collective ?

J’imagine le plateau comme un espace liminal, une peau en bordure du monde. Je cherchais un lieu et un langage qui puissent accueillir l’abstraction gestuelle sans être cloitrés par elle, un lieu qui puisse se faire rejoindre mon désir chorégraphique de la ligne et mon désir d’une fiction queer, un espace pour inscrire l’utopie dans le monde durant le temps d’une performance.

Je situe cette pièce sur une plage de cruising, le cruising étant cette pratique de la communauté homosexuelle alliant drague et sexe dans l’espace public, pratique où la sociabilité est “contaminée” par le désir: ici, la communauté d’amants rencontre la surface de sa peau. Ces figures naviguent, souvent à vue, errent, explorent un territoire qui n’est jamais le leur propre; ce sont des figures nomades, elles expérimentent le croisement, la caresse, la friction, le glissement.

J’imagine cette exposition dans un écrin voilé, fantasmatique, où la musique sculpturale de l’artiste PYUR et où les géographies digitales de l’artiste Mario Mu explorent un devenir du corps comme un devenir-chose, comme l’expérience d’une même peau avec le monde.  Par le dispositif théatral, je souhaite traduire l’oscillation lumineuse, l’instant augmenté d’une caresse; son étendue.


PRESENTATION 

Une pièce tactile 

Cette pièce expose les gestes d’une communauté d’amants réunie autour de l’expérience du toucher. Après Rafales (2017) pièce du front contre front, je souhaite avec La fin des forêts réduire la distance et explorer le mouvement tactile, son pouls et son trouble, son calme et son activité; avec cette pièce, je m’intéresse à la caresse, à ce contact qui incarne le corps d’autrui, qui le façonne comme chair. Mais la caresse est l’origine ou la fin du mouvement ? La caresse amène t’elle au mouvement ou amène t’elle à l’inertie, à la sensation d’un pur “être-là” dirait Sartre ? Est-ce un moyen ou une fin ? 

Dans la géographie imaginaire que nous occupons avec les interprètes de la pièce, une forêt a brulé, les êtres restés vivants se rassemblent sur une plage, espace intermédiaire entre la terre et la mer.

La forêt,l’incendie,le feu

La forêt, c’est la peau, membrane débordante, surface respiratoire, élément pénétrant et pénétré. Les forêts, ce sont les corps, espaces énergétiques, affectés par leur réciproque contact; leur mémoire érotique circule, ondule, frissone, irradie, parfois déborde de leur peau.

Cette fin des forêts, c'est l'incendie, c'est le dépôt des cendres sur le sol et la possibilité (la nécessite?) d'un nouvel horizon, en tout cas d'un horizon dégagé par la chute des formes verticales. 

Profondément inspirée par la nature et les forces élémentaires pures, la musique de l’artiste sonore PYUR navigue à la limite de la sculpture sonore et de la narration mélodique; l’environnement sonore combine des paysages sonores archaïques et futuristes et  soutient les interprètes dans leur voyage sensoriel; en les connectant avec différentes dimensions du temps, de l'espace et au-delà.


L’utopie du cruising :  plage-fiction-frisson-passion-eros-thanatos-horizon

Cette pièce porte  un désir d’utopie tendu vers la queerness, domaine du futur, intouchable, mais que l’on sent comme la “chaude illumination d’un horizon”, écrit Jose Esteban Munoz dans Cruising Utopia. 
Alors une question se pose dans mon travail :  comment se rejoignent l’utopie de la ligne d’horizon, son immobilité, et le lieu de la fiction et de ses passions ? 


J’imagine le plateau comme une plage de cruising, le crusing étant cette pratique de la communauté homosexuelle alliant drague et sexe dans l'espace public, pratique où la sociabilité est “contaminée” par le désir. Cette plage est occupée par une communauté de cruisers, les interprètes de la pièce étant ici non plus seulement des objets de désir mais des sujets de désir. Cette plage obscure, c’est la double peau de l’autre à laquelle je dialogue en murmure, “plage obscure où se rencontre l’ombre portée de l’homme, sa tache aveugle” écrit Michel Foucault.

Fiction-passion-frisson-horizon. Il faut que les corps frissonent et chûtent pour que la danse apparaisse. Pas de fins, pas de débuts, un flux sans transition. 

Puis vient la baignade : cette “communauté des amants” se passione dans un mouvement contagieux, le corps flambant, érigé et liquide dissout peu à peu ses contours, liquéfiés. Sur cette plage, les cruisers se rapprochent de la mer et dans une zone trouble, sexuelle et liquide, ils performent aussi des gestes d'amour. Et dans cette scène du don, c’est aussi une relation à la mort qui se dessine, à celle de l’autre et à ma responsabilité induite par ce corps dans mes mains.
C’est aussi ce désoeuvrement et cet infini là que je souhaite  faire entendre dans le silence de ces gestes. C’est la mer qui alors pulse, “bottomless abyss”, dans les ondulations de l’artiste sonore PYUR.
C’est un peuple dans la mer. 

Scénographie

J’imagine le plateau recouvert de grands rideaux de satin inspirés par les décors spectraux du peintre anglais Robin Ironside. J’aimerais faire coexister à même la plateau la peau et le corps du texte et la peau et le corps des interprètes, en jouant de cette friction entre l’objet monumentalisé du rideau de scène et le corps archive des interprètes.
Ce texte sera imprimé : “Notre forêt brûle et ce feu n’en finit pas. Notre chant nait d’une combustion patiente et sans fin.
Nous traçons à même le sol un labyrinthe hanté.
Nous n’avons plus le luxe des ruines.
Nous ne bougeons que sur la cendre de vos colonnes blanches.
Nous brulons les décombres et habitons leur vide.
Nous ne souhaitons plus que s’érigent des vérités.
Nous souhaitons mettre à plat les icônes afin de les confondre avec l’horizon.
Nous savons que la cendre si on la respire teinte nos cavités d’une suie épaisse.
Mais nous savons encore que la trace sur le sol est tout ce qui nous reste. Nous savons que cette trace sera très vite recouverte soit par le souffle du vent, soit par l’empreinte du pied de mon frère et de la main de ma soeur. Nous savons que cela est rare, presqu’impossible mais que parfois nos traces se rejoignent.
Que dès lors pourrait s’ériger des autels invisibles, sans Dieu, sans prêtre, sans dirigeant et sans esclave, sans homme et sans femme, sans toi en dessous et moi au dessus, sans icônes et sans images, sans passé et sans futur.
Nous sommes une communauté nomade et amnésique et nous marchons dans le désert, toujours sans laisser d’empreintes car elles sont aussitôt recouvertes.
Nous sortons du bois calciné de votre époque qui ne cesse de finir et c’est à notre sueur que se mêle votre suie.
Les seules empreintes que nous souhaitons laisser sont présentes dans l’air car l’air est à tout le monde et tout le monde le respire.”

DISPOSITIF 
«Relève les rideaux frangés de tes yeux ; et, dis-moi, qu’aperçois-tu là-bas ?» - Shakespeare, La tempête

Ce titre de La fin des forêts évoque pour moi les récits eschatologiques, ceux de l'Apocalypse qui prédisent la fin à venir du monde, l'angoisse de la punition divine, le Jugement dernier.

Apocalypse signifie en grec “Dévoilement”. 

Avec Abigaïl Fowler, nous souhaitons transmettre le rythme de ce paysage de peaux, la pulsation de sa lumière, la furtivité de ses images rétiniennes. En écho à ce dévoilement, le dispositif reproduit l’état du rêve éveillé : scintillement et clignements de yeux constituent le noeud rythmique. La lumière reproduit le mouvement au ralenti du clignement de l’oeil, son oscillation hasardeuse et sa perte des repères qu’il implique.
Aussi, j’ai demandé au vidéaste Mario Mu de réaliser de très courtes séquences vidéo, des flashs permettant de constituer un panorama incomplet de ce paysage de fin des forêts : dans ses paysages digitaux, le corps humain est absent, il ne reste que sa voix, son onde immatérielle parcourant le paysage sous-marin et ses abysses. Ce paysage spirituel suit un mouvement de plongée vers la zone sous-marine des abysses. La vidéo tend à dématérialiser le corps pour matérialiser la fiction de son aura, de son esprit, de cette «apparition unique d’un lointain, si proche soit il» écrit Walter Benjamin. 










« The music is holding the space for the group, combining archaic and futuristic soundscapes, constantly shifting between tension and relief. Deeply inspired by nature and pure elemental forces the music is dancing on the edge of sound sculpture and melodic story telling. The intention of PYUR is to support the performers through their own sensory journey and connect them with different dimensions of time and space and beyond. Shifting from fragile and intimate compositions to vast and majestic expression, the music will react to the movements and gestures of the group as well as opening directions for the piece to unfold »

PYUR

EQUIPE


Chorégraphie & conception | Benjamin Bertrand
Création sonore originale | PYUR (Sophie Schnell) Interprétation | Léonore Zurflflüh, Nitsan Margaliot, deux autres interprètes en cours de distribution
Lumières | Abigaïl Fowler
Administration & production | Soline de Warren

PARTENAIRES



PRODUCTION | Radar
Coproductions et soutiens | TAP-Théâtre Auditorium de Poitiers ; Ménagerie de verre (Paris), DRAC-Nouvelle Aquitaine au titre de l’aide au projet