VESTIGE
2020

Mars 2020

Notre forêt brûle et ce feu n’en finit pas. Notre chant nait d’une com- bustion patiente et sans fin.
Nous traçons à même le sol un labyrinthe hanté.
Nous n’avons plus le luxe des ruines. Nous ne bougeons que sur la cendre de vos colonnes blanches.

Nous brûlons les décombres et habitons leur vide.
Nous ne souhaitons plus que s’érigent des vérités.
Nous souhaitons mettre à plat les icônes afin de les confondre avec l’horizon. Nous savons que la cendre si on la respire teinte nos cavi- tés d’une suie épaisse. Mais nous savons encore que la trace sur le sol est tout ce qui nous reste.
Nous savons que cette trace sera très vite recouverte soit par le souffle du vent, soit par l’empreinte du pied de mon frère et de la main de ma soeur.
Nous savons que cela est rare, presqu’impossible mais que parfois nos traces se rejoignent.
Que dès lors pourrait s’ériger des autels invisibles, sans Dieu, sans prêtre, sans dirigeant et sans esclave, sans homme et sans femme, sans icônes et sans images, sans passé et sans futur.
Nous sommes une communauté nomade et amnésique et nous marchons dans le désert, toujours sans laisser d’empreintes car elles sont aussitôt recouvertes.
Nous sortons du bois calciné de votre époque qui ne cesse de finir et c’est à notre sueur que se mêle votre suie.
Les seules empreintes que nous souhaitons laisser sont présentes dans l’air car l’air est à tout le monde et tout le monde le respire.

Extrait de «La fin des forêts», Benjamin Bertrand


CHRONOLOGIE

- vers 3500 av. J.-C. Découverte de fresques peintes représentant des chamans dansants tenant des champignons en pré- sence de bétail blanc sur les surfaces rocheuses du plateau du Tassili, dans le sud de l’Algérie

(source : Terrence Mc Kenna, Psilocybin: Magic Mushroom Grower’s Guide)

-570 Les grecs découvrent le panthéon mythologique d’Afrique du Nord : Tanit, Agurzil, Meduse, Ifri (berbère) / Africa (latin), Athéna.
(source : https://mythologie-berbere.blogspot.com/2012/11/my- thologie-et-croyances-berberes.html)

686 La Kahina, reine berbère algérienne prend la tête de la résistance et unifie les tribus Amazigh dans la région des Aurès

1882 Renomination des tribus algériennes par les colons français

1895 Discours de Jules Ferry à l’Assemblée nationale au sujet du peuple algérien : «Si nous avons le droit d’aller chez ses barbares, c’est parce que nous avons le droit de les civiliser (...) Il faut non pas les traiter en égaux mais se placer au point de vue d’une race supérieure qui conquiert».

1894 Prélude à l’après midi d’un faune, Nijinski

1945 Nedjma, Kateb Yacine : «Nous ne sommes que des tribus décimées»

1904-1910 Eloges, Saint John Perse : «Et tout n’était que règnes et confins de lueurs»

1973 Le corps lesbien, Monique Wittig

1976 Steve Reich, Music for eighteen musicians

1988 Trilogie de la mort, Eliane Radigue

1992 Selected ambient works 85-92, Aphex Twin

1998 Défilé Automne-Hiver Martin Margiela avec marionettes de la styliste Jane How

1999 «Baby baby one more time», Britney Spears

2000 Nobuo Uematsu compose la musique de Final fantasy IX

2002 The disintegration loops, William Basinski



GLOSSAIRE

Des lieux : le jardin de pierre, la pyramide, la bibliothèque, le club techno, la chambre silencieuse, la rue, le bord de mer.
Des voix : Kateb Yacine, Julia Kristeva, Terence Mc Kenna, Britney Spears, Monique Wittig, Steve Reich, Eliane Radigue, Basho, Saint John Perse
Mythologie berbère : la Kahina, le Faune, Athéna, Ifrit, Anvar, Gurzil
Des époques : Pré-histoire, Renaissance, Modernité, Post-mo- dernité, Contemporain, Antiquité, Romantisme,


PARCOURS

Le vestige est une trace, un reste, un décombre invisible mais toujours présent sous le sable. Il n’a ni le poids dramatique de la ruine, ni la naturalité de la friche.

Avec ce spectacle, nous cherchons ce qui est poreux au poème. La partition genère des spectres sonores à la manière d’une histoire hantée, d’une hantologie (J.Derrida) : lecture performée du Corps lesbien de Monique Wittig, fresque sonore à partir de matériaux récoltés en France, au Japon et en Algérie - cris d’enfants dans une cour à Alger, cris d’un acteur Noh, chant d’une chaman de l’île d’Amami, voix de Britney Spears, voix de Kateb Yacine, cris d’Africa, déesse de la guerre berbère.

Grand tumulte, résidus de réalité, le corps est avalé par ce flux d’histoires, par cette polyphonie queer qui ne crée rien et fait appel à la mémoire chorégraphique comme à une mémoire des faunes où l’on pratique l’avancée du feu.

Mettre ses traces dans les pas des autres donc et les répéter. On fait ici sentir le flux dans le feu de forêts, une concentration d’atomes qui s’efface dans la dépense de la performance.


Résidence à la Villa Kujoyama | Septembre à décembre 2019

Avec son projet de recherche Vestiges, Benjamin Bertrand souhaite entrer au contact de la spatialité japonaise. Sur l’archipel nippon, il désire tracer une danse tactile et souterraine, partagée entre l’horizon de soi et l’abîme au fond de soi, inspirée par les marches glissantes du Noh et les gestes de consolation de certaines cérémonies funéraires. Ces matières chorégraphiques, anthropologiques et fictionnelles seront la base d’écriture d’un solo Vestiges et d’une première pièce de groupe rassemblant quatre interprètes et une artiste sonore : La fin des forêts.


Intention 

«Il n’y a pas trace de toi. Ton visage ton corps ta silhouette sont perdus. Il y a un vide à la place de toi. I y a dans m/on corps une pression au niveau du ventre au niveau du thorax. Il y a un poids dans m/a poitrine. Il y a des phéno- mènes à l’origine d’une douleur intense. À partir d’eux, j/e te quiers mais j/e l’ignore. Par exemple, j/e marche le long d’une mer, j/ai mal dans tout m/on corps, m/a gorge ne m/e permet pas de parler, j/e vois la mer, j/e la regarde, j/e cherche, j/e m’interroge dans le silence dans le manque de trace, j//interroge une absence si étrange qu’elle m/e cause un trou au dedans de m/on corps. Puis j/e sais de façon absolument infaillible que j/e te quiers, j/e te requiers, j/e te somme d’apparaitre toi qui es sans visage sains mains sans seins sans ventre sans vulve sans membres sans pensées, toi au moment même où tu n’es pas autre chose qu’une pression, une insistance dans mon corps. Tu es couchée sur la mer, tu m/e rentres par les yeux, tu viens dans l’air que j/e res- pire, j/e te requiers de te laisser voir, j/e te demande de te laisser toucher, j/e te sollicite de sortir de cette non présence où tu t’abîmes. Tes yeux il se peut sont phosphorescents, tes lèvres sont pâles m/a très désirée, tu m/e tourmentes d’un lent amour».


«Le corps lesbien» Monique Wittig


La figure du double hante Vestiges, solo chorégraphié et interprété par Benjamin Bertrand. Ce solo s’inspire du paysage maritime du Fujito, pièce de Noh où la mère d'un pêcheur cherche sur le rivage les traces de son fils disparu. Benjamin Bertrand tente de reconstituer cette scène en touchant à une sensation de la perte et à son intensité sensuelle : il incarne tour à tour la mère et le fils en revisitant leurs gestes de lamentation et de remémoration, en portant le masque Noh du fils et le drapé de la mère.
Irradiée par la musique drone d'Eliane Radigue en dialogue avec l'univers chamanique de l'artiste sonore PYUR, la chorégraphie s'inspire de deux textes, l'un japonais (le Fujito, Noh de Zeami), l'autre grec (Hécube, tragédie d'Euripide) qui tout deux font le récit de la perte d'un fils dans la mer. Elle s'inspire des gestes stylisés du Noh, ces gestes retenus du deuil japonais, en les faisant entrer en contact avec les cris de colère des piétas de la Méditerranée, ces visages de la tragédie antique en état d'ouverture et de tristesse extrême. La tragédie grecque renvoie Benjamin Bertrand à son origine méditerranéenne, à ces figures de mères orientales qu’il fantasme comme figures maternelles.

En allant collecter ces gestes de deuil issus de traditions formelles et culturelles lointaines, Benjamin Bertrand cherche à tracer une histoire commune des corps tristes et à révéler les traces moléculaires laissées par le passé à l’intérieur de nos corps contemporains.

Vestiges est un des projets lauréats de la Villa Kujoyama 2019 et forme un dytique avec La Fin des forêts, pièce de groupe prévu pour 2021 et réunissant quatre interprètes et la créatrice sonore PYUR.






Vidéos et photos réalisées par la documentariste Lisa Surault