Vestiges

Les flots




Un grand fleuve sépare les deux berges. Il le traverse accompagné de sa mère. Il est beau. Je viens de l'appeler, il était sur ce pont et à mon cri il a étendu ses bras noueux et musclés de sorte que j'ai pu voir sa peau blanche, il a étendu ses bras vers moi et j'ai vu sa peau blanche en dessous de ses biceps et j'ai vu aussi le roux de ses cheveux qui se reflétait au soleil. En dessous, l'eau coulait, très forte, boueuse MAIS L'EAU SEMBLAIT PURE.

L'eau était boueuse mais elle semblait pure.




D'un coup, il s'est levé droit devant moi, ses cheveux à des endroits parsemés de gris. À l'intérieur de la maison, il s'est levé et ses yeux voulaient dire ce qu'il avait vu, regard éclaté de prophète qui au peuple annonce la catastrophe. Il a dans son visage sombre la noblesse des rois de Numidie, son visage est beau et fin, il est très grand doit mesurer dans les deux mètres.




Sur le fleuve flottent des âmes survivantes, surgies des eaux, elles remontent à la surface et s'érigent, leur sacerdoce émerge entre l'eau de la mer et les os de la terre et sur cette montagne, un château trône sur le parvis du coeur et la mer s'ouvre comme chaque nuit et se ferme comme chaque matin et les ruines jonchent le sable et occupent la péninsule et tu sors des eaux, en lambeaux, sans cuirasse ou armure, sans lance ou épée, là où la mort te rend à la lumière du soir, où en elle tu accomplis la forme extrême du silence et de l'érotisme.




Ce fleuve c'est le Chélif.

(« C’est au milieu des sables que s’élève vers les cieux le mont Atlas, âpre et nu, du côté de l’Océan auquel il a donné son nom ; mais, plein d’ombrages, couvert de bois et arrosé de sour- ces jaillissantes du côté qui regarde l’Afrique, fertile en fruits de toute espèce qui y croissent spontanément et peuvent rassasier tout désir. Pendant le jour, on ne voit aucun habitant ; tout y garde un silence profond, semblable au silence redoutable des déserts.

« Une crainte religieuse saisit les cœurs quand on s’en approche, surtout à l’aspect de ce sommet élevé au dessus des nuages et qui semble voisin du cercle lunaire » Maxime de Tyr (Dissertations, VIII, § 7). « Les Libyens occidentaux habitent une bande de terre étroite, allongée et entourée par la mer. A l’extrémité de cette langue de terre, l’Océan l’enveloppe de flots abondants et de courants. C’est pour eux le sanctuaire et l’image d’Atlas. Or l’Atlas est une montagne creuse, assez élevée, s’ouvrant du côté de la mer comme un théâtre du côté de l’air. L’espace qui s’étend au milieu de la montagne est une vallée étroite, fertile et couverte d’arbres sur lesquels on voit des fruits. Si on regarde lu sommet, c’est comme si on regardait dans le fond d’un puits ; il n’est pas possible d’y descendre à cause de la raideur de la pente ; du reste, ce n’est pas permis. Ce qu’il y a d’admirable en cet endroit, c’est l’Océan qui, au moment du flux, couvre le rivage et se répand sur les champs ; les flots s’élèvent vers l’Atlas et l’on voit l’eau se dresser contre lui comme un mur, sans couler vers la partie creuse ni toucher à la terre ; mais entre la montagne et l’eau, il y a beaucoup d’air et un bois creux. C’est pour les Libyens et un temple et un Dieu, l’objet par lequel ils jurent et une statue »







Au fond de la mer son visage s'offre à la lumière, elle attend le retour, c'est la course du conte, du loup et du chien, course mélancolique, une, indivisible, non négociable, courses tournant en rond, des prisons dorées dans laquelle naviguent des flux contraires et discordieux qui jouissent, collaborent ensemble à l'intérieur et vers le dehors, ils collaborent avec les nuages et leur indique la marche, emblèmes et socles des figures de Bacon,

Tu déposes l'âme du chien mort qui est entre tes mans. Ton totem.




La lumière pénètre ton plexus et convoque les fantômes; jamais dans la lumière trop forte, il se vide pour les accueillir; la mère a de la fièvre sur la plage, les chûtes d'eau, la mort qui chute; la joie.

Que faire de cette colère sans tache ? Cette colère blanche se loge aux cotés des entrailles, elle tord et se confronte à cet abîme en creux,

c'est impérial et vide.

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Néant

"Je ne suis personne et personne n'est ici. Ce visage de la haine, je l'arbore avec honte, sans que l'arbre ne monte vers les cimes, sans que l'écorce ne puisse accueillir le souffle du vent.

La colère guide mon bras et me fait serrer le poing, j'écris pour la torsion, la spirale qui noue le fond du ventre. On la trouve dans la mer, la mer rouge du sang des innocents, corps immergés dans le liquide frontalier, immergés dans le Delta, Gange putride et exposé.

Que faire de cette colère ? La question se loge sur le visage, masque prostré où s'activent les muscles des pommettes; corps étranger qui ronge les entrailles, illumine de rouge les entrailles, se loge dans l'estomac.  Elle reprend de l'espace, ne demeure pas à son statut de point mais se disperse à l'intérieur du corps, dans les veines de l'avant bras, de la nuque qui se raidit, cheval ou éléphant marin en détresse, dans les abysses. La colère se respecte, elle mérite un autel invisible fait de cristaux qu'on loge dans sa paume, qu'on serre dans sa paume, des diamants très taillés, absolument taillés par le feu.

La colère s'éprouve dans la tenue du crayon, de la mine qui creuse les sillons sur la page. Le cristal est rouge et blanc. Il se loge à la racine de la phalange, de l'index.

Au cours de la journée, le trajet de la colère se devine, jusqu'à cette nuque raidie, contractions répétées sur le sol, trajet patient, ardent, attentif, on tente de ne pas éclabousser les autres qui nous entourent avec cette colère et cette fatigue de la colère. La colère c'est le sexe et c'est l'amour, ça sent. La colère, c'est la décharge dans l'amour, c'est surtout la fatigue et la retenue, la très grande tenue face à ceux qui nous entourent, on sert le poing comme tout le monde, on ne se gave pas avec de belles images, on tente de ne pas se pétrifier trop longtemps, on ne calcule pas quand cette colère sera évacuée, on sait qu'elle sera toujours là et que c'est surtout la chose à ne pas évacuer, à ne pas toujours voir de face et à ne pas évacuer.

Elle est dans nos os, elle est lumière, elle est sang, force de vie dans le tunnel de la mort où nous baignons. La colère n'est pas plaisante à regarder, son aura rouge n'est pas plaisante à sentir, à humer, la colère a une odeur, proche de celle de la peur, mais tandis que la peur nous plonge au sol, la colère nous serre, nous plaque à nous même dans sa force de pudeur et de dévoilement partiel. La colère est comme le visage irreprésentable de Dieu, elle est un miroir que l'on regarderait de biais, elle se sent, splendeur et bouclier du taureau qui sent sur le coté, sent sur les côtés la menace.

La colère, on la tient proche de soi, on la ramène vers soi, on la respire sur soi, on se respire soi, on respire cette odeur de sang et de métal, mêlée à celle du cuir et du sperme, on l'accroche à la page, on la fait se disperser sur la page, on la chérit, on la porte, peau d'enfant partiellement cendrée dans le creux des aisselles.
La colère est lourde, sourde et aveugle, elle capture le réel pour qu'il ne s'échappe pas

Quand l'air de la colère s'échappe, il s'échappe du sommet du crâne par un filet de fumée, par la fontanelle, l'endroit où tout a commencé, où nous sommes tombés pour la première fois, encore soumis à l'avenir de notre amour ensemble. À jamais, notre colère ensemble, soudés par la fontanelle, fontaine de colère et de rouge et d'argent.

Sa membrane est ovale, elle a la forme de l'éclipse éclatée. Elle est noire, étoile sans pic.

Je m'approche au plus près de toi, étrange noyau, cellule triste, éclatante, bombe à l'explosion silencieuse. Je me rapproche de toi sans te percer à jour et je protège tes brouillards.

Ton virus ne me ronge pas, tu n'as pas d'activité corrosive mais tu prends l'espace du ventre.
Je marche avec toi, tu m'accompagnes, ni au devant, ni à l'arrière, avec le poids de ma marche et la pesanteur de tes molécules obscures.
Nous ne sommes pas transparents.




"Stand and look at the space around you first. Look at as you would a lover. Be smitten with it, it is there only for you, and only because it is there do you exist. Look at it closely, accept it, stand quietly and look until you can feel in your heart the connexions between you and the space. Then look at what cannot be sen. For example you might see the importance in being alive today, the value of your life. As you think "it's good to be alive, you'll tell yourself to become closer to the space around you, and this is how you see what cannot be seen.

On the opposite end of the spectrum, I also tell that corners are very important. It's important to dance in corners, so I tell them to go to the corners and dance. Everyone is surprised by this but believe me, corners are important" - Kazuo Ohno




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Qui se couche quand tu te tiens debout ?
Qui se tient debout quand tu te couches ? Même dans l'ombre la plus noire, le ciel est toujours là, loin au dessus et toujours lumineux, accueillant le soleil et la lune, les deux lumières principales et toujours ébahies.

C'est la nuit noire du coeur, d'où remue le chaos qui entoure la peau, sa membrane obscure, sa lumière, sa lueur plutôt.

Et sans hâte se mêle le sang au sol, en tâches, gouttes et lueurs. C'est la nuit noire, sans définition. Il y a les dents qui éclatent au dehors quand la langue découvre le palet et que ta gorge et glotte bondissent. Lèvres roses.

C'est la nuit noire, en dessous de tout, cachée dans le poing et sous l'ongle. C'est la nuit noire en dessous du jour capté par l'oeil, ne disant rien, offrant l'espace à l'oeil, elle remue. Assis sur la chaise du salon.
Sans recours. Le ciel au dessus de la tête mais firmament lointain. La nuit remue et tu sautes sur le dos de cet éléphant, kabbale océanique dans tes organes en plomb liquide, poumons exaltés.  Memento mori, comme les acteurs de Noh, fantômes se rappelant la vie. La vieille femme se retourne, elle oriente son visage, dans la buée, sans nez, sans bouche, sans sourcil. Elle a le diamant dans la paume, de sa colère tranchée. Elle tente de revenir du lit du passé et des ombres, des coins où se dévoilent les ombres épaisses et graves.


Je ne suis personne. Personne. Je ne crée ni personnage ni pensée, je suis un esprit simple, j'écris simplement et j'accoure souvent dans les herbes hautes qui jonchent le gré de mon cul et de ma crosse en avant du trajet abrupt, je fonce sur la quille et l'englobe avec ma bouche, je tente de l'avaler toute entière, jusqu'à m'en percer la glotte. Cette quille blanche au milieu du plateau et derrière le trou noir, je jouis dans le néant de mon dos qui disparait dans la joie.

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C'est le jour éclair, milieu zébré, percé, hachuré dans le milieu de mon dos comme limite, barre métallique à l'horizontale, coupe mon corps-dos en deux, baleine criarde dans l'écart entre deux vertèbres, disques et eaux qui coulissent.




Tu es accaparé par les griffes ardentes, du dehors tout chaud et tu seras fui par ceux qui ne te sont pas identiques.

Le miroir se déformera jusqu'à revenir à l'état liquide et opaque du gris du tain. Et quand cela se passera, cette opération se déroulera sans que tu la coules par ta pensée, quand tu glisseras comme tu as glissé dans le futur en cette soirée de 1998, tu pourras rejoindre ce corps dans ce lit qui t'a déformé et moulé dans les âcres peurs de l'enfance, celles qui hachurent le réel et lui donnent fourmillements et oiseaux criards.

Plumes infinies écartées entre les deux poles.

Lors de cette nuit je t'ai senti très fort

Dans la coin bleu rat, le corps sans organe garde son caractère fluide et glissant, fumée blanche




Il aspire les pins blancs




Froids lueurs conquises                 Froides lueurs conquises







Il aspire les pins blancs, froides lueurs conquises




C'est ta joie qui est blanche, sans forcer la paroi




L'odeur du sexe et de la sève déborde, l'époustouflante épouse du poumon, la bouche, chante par le cul, inondation dans l'air qui ne jure que par la grâce acquise après tant d'années de bons et loyaux service pour les maitres de l'ordre,

C'est la nuit du jour, le jour de la nuit grave.

C'est le sexe qui rentre dans le sol, qui a l'odeur de l'air, il emplit la salle de son odeur, ça prend feu et ça ne rompt jamais, le froid dans les os et la hache.




C'est la nuit noire, au détour du croisement qui faillit dans le ciel conjugué, atomisé par l'assomption du dur.

Il est autorisé de troubler l'apparent idylle. Il est autorisé de s'accaparer le rituel du sang et de l'air et de l'eau noircie et du feu rouge.

Il est autorisé de porter son coeur, c'est le coeur qui se renferme ou qui s'ouvre dans l'avenir de la peau, horizon jauni dans le calme du jour, désoeuvré.
Tu t'accapares le territoire admis, tu le fais tien, tu te respires et t'arranges du peu de célébrations.




Trouve la peau, il n'y a rien en dessous de la peau, pas d'organes. Bottomless abyss.

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J'ai rêvé de Mié et d'un escalier métallique et d'une table invisible. Elle était dans son appartement, appartement totalement ouvert sur l'extérieur. Elle s'inquiétait de ne pas pouvoir m'accueillir, elle était sur la table, elle mangeait sur sa table mais sa table était invisible.




La pauvreté




Mais encore tu l'admets, rien n'est bon ici que je maltraite ta gorge.

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Et ce matin, dans la clarté du jour, je réalise que tu n'es pas là ou que plutôt ta présence s'est déplacée dans les sphères hautes, du sol arcane aux immensités du coeur.

Ton royaume cogne à la porte , dans le coin de la porte, et sur la porte entre le couloir et la chambre, tu déboulais, furie à l'éternelle colère, sans que ça soit prémédité, tu déboulais, bousculant la nuit remplie de fantômes et de peurs inachevées. Il t'arrivait de gueuler dans le pleuroir, gueuler sans t'arrêter, revenir pour frapper le sol avec tes pieds et tes mains.

J'aime les royaumes qui cognent et les diamants de colère qui te sortent du cul.

J'aime les affres de ton sexe et les poèmes en manque et pauvres.

J'aime ce qui nous rassemble.

J'aime les grandes bouches qui gobent tout y compris soi-même avec sa propre bouche.

J'aime tes confins de lueur.

J'aime les états d'âme.

J'aime les nuits noires en colère.
J'aime les diamants.

J'aime les fantômes du froid.




Tu sens que c'est le moment de faire apparaitre les vestiges, de les fouiller, ne pas figurer la quête, ne pas lui donner de forme mais lui donner une voix. De quoi veux tu te souvenir ? De quelle forêt parcours tu les chemins ? Tu les connais ces chemins, tu tentes d'échapper à leur trajectoire monotone et à ce language, tu n'en peux plus de ce language si sage. Tu n'as pas idée, tu n'as pas de force d'où jaillit le passé.
La forêt c'est la langue. Ta forêt c'est ta langue.




De quoi diable veux tu te souvenir ? De qui diable veux tu te souvenir ?

Tu veux te souvenir de ceux qui sont tombés, tu veux te souvenir de ceux qui sont morts, de leurs ombres et de leurs corps à jamais plongés dans la mer et sous le sol. Tu veux les déterrer pour qu'encore une fois ils respirent, tu refuses la mort, tu veux leur insuffler la vie de ton corps quitte à leur transmettre un peu de ta jeunesse dans un baiser qui avale tes forces, tu veux rendre justice à tes ancêtres, entendre leur chant, entendre leur pioche dans la terre.
Tu veux qu'en toi ils reposent.

L'Algérie est mon spectre, c'est l'autre coté de mon miroir. L'Algérie est mon ancre. J'aime l'Algérie. Je perds ma langue comme j'ai perdu une partie de mon histoire. Nous perdons notre langue si nous perdons une partie de notre histoire.


Il n'y a plus de forêts, plus de mers devant ces pins.
Notre mémoire s'est effacée, blanche, étendue.




Il n'y a plus de forets, plus de mers devant ces pins.
Le désert, Alger qui brille, Berlin qui suinte, Kyoto contrainte dans les viscères qui crient et qui se tassent. Paris, tu souffles.

Vous avez changé nos noms, vous avez enfoui nos cris, perdus dans les dunes. Nos pieds tapent encore le sol et comme Dante nous souhaitons chercher les spectres dans la pluie noire et les gouffres connaître.




Il n'y a plus de forets, il n'y pas que des mers ouvertes.

Il y a des explosions de satin.
La forêt se dérobe, ta voix se dérobe.

Ton ombre se dérobe, coule sous toi.

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Il arrive sur la berge, la mer éclate devant lui, il n'aperçoit pas la terre, il se creuse lui meme devant la mer, en attente de lui, au bord de lui même ici, devant les vagues qui claquent et il attend. il pourrait attendre sans fin, il pourrait ici se laisser mourir et se laisser devenir éternel, statue de sel éternelle, ne pas se retourner vers le bord de la terre, le bord du monde qui le freine et l'accapare.
Il pourrait ne jamais se rendormir, rester toujours à demi éveillé. Puis plonger, toujours plonger dans le creux, prendre le creux de la vague dans l'épaisseur des flots. Mais il te faut détruire la mer, détruire la langue, l'altérer dans le cristal de roche, l'altérer, la broyer par le marteau, la broyer par la mémoire, la broyer dans l'oubli, la broyer dans le sol qui se dérobe sous tes pieds, tu tombes après cela dans l'infini du vide, tu vois les étoiles qui t'entourent, luminescences sans borne et perdues dans le trou sans fin.




Tu tombes, tu tombes.




Possession par le vide.

Toucher tes fesses et toucher ton visage. Nous cherchons des correspondances, nous cherchons des chiasmes, nous cherchons des assemblages sans pensée et des structures sans ordre, nous cherchons des moyens d'écrire sans compromis pour le visuel.







Sans voix. Nous sommes souvent sans voix unique, nous ne pouvons pas nous résumer, nous unifier, notre corps est fait de fragments, nous ne pensons plus qu'en éclats. Nous poursuivons le rêve de la trame, du livre, de la pensée "saine" mais notre pensée a pris une autre forme. Nous aimons les paysages qui ne sont pas représentables, qui n'ont pas d'équivalence, nous ne pensons plus en unités closes, nous sommes traversés par des voix, et ces voix sortent des murs, des coins, des objets, des tapis, des chaises, des tables, du bois, des cartes, des lettres, du papier, de l'air, nous sommes colonisés par l'air.

Nous ne sommes pas un. Mon visage n'est pas ton visage et pourtant je me reconnais dans ton visage et tu te reconnais dans le mien. Nous sommes des paradoxes et nous voulons nous enfoncer encore davantage dans ce qui demeure paradoxal, dans la modestie de ces paradoxes, dans la modestie de notre exposition. Nous sommes vulnérables, nous sommes vulnérables. Nous ne pensons pas le futur, nous ne pensons pas le passé, le futur arrive, le passé arrive, ils nous traversent, sans ordre. Nous sommes amnésiques, nous ne traversons plus le temps de manière linéaire mais nous sommes plongés dans un présent continu, dans un espace où le passé et le futur se chevauchent sans aucun ordre. Nous sommes des chiasmes, des croisements, des médiums qui n'ont aucune consistance, pas plus que la consistance de l'air, de la musique ou du texte que nous lisons. Nous sommes comme les mots que nous vivons, nous sommes virtualisés, nous sommes en deçà du réel, en deçà du visible, en deçà de la production des images, nous nous rêvons en deçà. Nos rêves sont omniprésents, la réalité est devenu un rêve, une texture aquatique où se croisent les mythes japonais, le non-sens, le silence, la beauté, l'affront fait aux formes de production. Nous sommes pénétrés de toute part : ton regard me pénètre, cogne sur ma joue, me caresse aussi. Nous souhaitons écrire Vestiges, c'est à dire une épopée du rien, dénicher la mémoire fragmentaire, nous voulons oublier, nous voulons nous souvenir et nous voulons oublier. Nous voulons plonger dans la mémoire de nos ancêtres, fouiller le sol et retrouver leur vie. Nous ne voulons plus rien.

Nous avons rêvé de champs de fougères où courait des femmes nues, nous avons rêvé d'une structure métallique ouverte sur le monde, nous avons rêvé d'une forêt qui murmure face à une mer immense, nous avons rêvé des fonds marins et de créatures mythologiques, d'un éléphant qui peuple ces fonds pour secourir les noyés, nous avons rêvé de nos ancêtres comme des êtres noyés, demi-dieux de l'Atlantide à la langue éparpillée, saccagée par les colons. Nous avons rêvé de nos ancêtres car nous avons écouté notre sang et notre sang porte la marque de nos ancêtres et des tribus et des joies solaires des tribus et des joies martelantes des tribus et des joies martelantes et solaires de notre tribu.

Nous rêvons d'une tribu sans visage, nous rêvons du néant, nous rêvons d'un spectacle qui serait le spectacle immense du néant, du silence sublime du néant, nous rêvons de pouvoir donner au néant un temps.

Nous ne sommes pas nihilistes, nous croyons aux corps qui se vident, nous croyons aux éjaculations multiples et constantes, nous croyons aux fantasmes d'orgie, nous croyons au calme et à la paix, nous croyons à la texture invisible de l'air, nous croyons aux fantômes, nous sommes environnés de fantômes, nous ne croyons qu'au tâtonnement, nous croyons aux glissements de sens, nous croyons à l'invisibilité du théâtre, à l'invisibilité du contemporain, nous souhaitons être invisibles, nous aimerions ne plus avoir de peau, nous effacer du globe pour atteindre les sphères plus hautes. Nous croyons que nos morts sont encore avec nous, nous croyons que notre action de danseur et d'acteur est une action invisible, un rituel invisible, que nos autels sont invisibles mais concernent la justice et la vérité. Nous sommes concernés par la justice et par la vérité, même si ce sont des absolus, nous sommes concernés par l'absolu.




Nous parlons de modestie comme rapport au monde qui déborde : quand j'écris et que je déborde sur la rue, que mon esprit n'est pas unique et forclos mais fait un avec la rue, je ne sais pas qui enfante qui, si le bruit du monde, le geste et la marche qui m'entoure, je ne sais pas qui enfante la douceur ou la violence, je ne sais pas si je te respire, toi la rue à Paris ou si tu me respires, je crois que tout est lié et que cette rue est mère de tout mouvement, cette rue à Paris, la grise, la métisse.

Car nous sommes plongés dans le gris, ce gris lumineux. Nous sommes plongés dans ce gris lumineux, le vent est fort, plutôt froid dans ce gris qui habite Paris, c'est la couleur qui habite Paris, ce gris perlé.




Ce gris remplit les Enfers de Dante, sorte de suie, suie contemporaine qui recouvre les écailles du monde d'en bas.




Le masque de suie recouvre les murs.




Nous sommes recouverts par ce masque de suie. celui des ancêtres.




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C'est une célébration, c'est une fête avec un grand géant comme ceux des carnavals. Car oui, tu es là, dans l'air, frôlant les meubles de ma chambre et les murs jaunes.

Tu veilles sur moi, dans l'horizon caché, tu veilles sur moi sans aucune espèce de retenue.




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L'école du garçon n'est pas très loin, au bout de la rue entre deux bâtiments ayant servi de dépots de marchandises lors de la dernière guerre. Les murs de l'école sont blancs et n'étant pas très haute, il arrive à voir, du trottoir où il s'est arrêté pendant quelques instants, l'église qui surplombe la ville.

Plusieurs bâtiments composent l'école : l'intendance où se déroulent les affaires de la direction, la réfectoire où les élèves se restaurent, enfin les bâtiments des salles de cours composés de trois succursales dans lesquels se dispensent les enseignements de littérature, de mathématique, d'histoire, d'anglais, de japonais et de français.

Cette nuit, Kentaro rêve d'un village français, d'une place de village français, sur cette plage de village français, une rue étroite mène à deux maisons se faisant face dans un cul de sac. L'une des maisons est plus haute que l'autre, deux voitures sont devant l'une et l'autre des deux maisons. La maison de gauche est séparé de la petite place de terre par un portail rouillé et noir.

Dans son rêve, Kentaro rentrait de l'école dans la peau d'un jeune garçon de son âge, il sentait dans l'atmosphère une tension, propre à ces villages où les places sont des lieux de visibilité extrême. Il sentait l'atmosphère à la fois inquiète et mesurée de cet enfant qui revenait de l'école chaque jour par le même chemin, sentant chaque jour ce lieu (la place) qui lui rappelait qu'il n'était pas seul, qu'il était surveillé par des instances, par des jeunes qui le désiraient et lui voulaient du mal. Il était autre, il n'était pas de leur clan et cela suffisait à attiser en lui les fantasmes les plus lointains.

Cette nuit là, Kentaro suivit ce garçon dès son retour de l'école, il le suivit au rez-de-chaussée de la maison, où il enleva ses chaussures puis au premier étage de la maison, dans le salon où l'attendait sa mère, toujours un peu en colère contre l'existence et contre les autres qui peuplaient ce monde avec elle. Un petit couloir menait à la buanderie où étaient rangés les réserves de nourriture et ce local était aussi le local à bonbons où l'odeur des Dragibus se mêlait à l'humidité ambiante. Cette odeur était l'odeur de la nuit quand le garçon se levait en pleine nuit pour aller chercher les dragibus qui lui apportaient du réconfort, le réconfort des bonbons dans la nuit.

La cuisine était derrière le salon et derrière la cuisine était la chambre parentale où aussi était disposé le premier ordinateur. En face de cette chambre, on arrivait dans la salle de bains et dans les toilettes.




Au deuxième étage, on avait la chambre du garçon tout à droite, la chambre du frère du garçon et une chambre en plus. À gauche, le grenier. À coté de la chambre du garçon était le bureau du père du garçon. Les murs de ce bureau prenaient une pente inhabituelle, les murs n'étaient pas droits et étaient recouverts d'une moquette bleu roi et le chat familial adorait montait toutes griffes sorties sur ces murs tordus.




Dans cette chambre, le lit du garçon est disposé au a gauche tandis que l'on arrive sur son bureau quand on pénètre dans la chambre. La fenêtre et la lumière sont à gauche.

Face à lui, quand il est couché, le garçon voit un mur et deux coins.

Kentaro se souvient très bien de la nuit où il a pu changer de corps avec ce garçon, où ce garçon est venu dans sa chambre et où il a pu se transporter dans la chambre du garçon.  

Ces coins étaient obscurs, eux aussi, chargés d'humidité. Les coins sont les fantômes des maisons, là où se logent les voix des lieux, lieux de rencontre entre les fondations et la toiture.







Nous sommes dans la salle de classe, les fenêtres sont ouvertes vers l'extérieur et la fraicheur du printemps qui tombe envahit l'air aux alentours de 17h. Nous sommes en classe d'espagnol, parfois nous chantons Mecano, chanteuse de variété aux accents tragiques qui me rappelle ce que je n'ai jamais connu de l'Espagne, les rues ombragées, ses couleurs.
















(Imaginons maintenant la fin des forêts. Fermons les yeux et laissons les rétines se positionner à un endroit central, les deux rétines se positionnent dans l’axe optique. Tentons maintenant d’être attentif à l’arrière de nos yeux, là où se localisent nos rétines, là où naît l’information lumineuse et l’image de notre réalité. Essayons de voir grand au dedans.
C’est une information lumineuse croisée qui nous parvient.  L’image que nous avons du monde est une image de croisement.
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C’est un pays inconnu.
Nous sortons d’une forêt. Nous allons y revenir. Elle est encore présente derrière nous, c’est une forêt de pins. Nous sommes sur une île en bordure d’une mer qui s’étale là devant. Une ligne s’étale devant nous. La forêt nous appelle encore, elle nous borde comme la mer
Au sol, ce sont des galets. Le torse est ouvert à l’horizon, le
soleil n’est pas encore levé mais la nuit n’est pas complète. La solitude affleure comme une promesse et un déchirement. Tu respires dans ce paysage qui se ferme derrière toi et devant l’aube qui bientôt va s’ouvrir devant toi. Tu souris au devant, c’est l’immense ouverture devant la lumière qui s’annonce. Puis ce sourire se ferme sans bouger. Ouverture puis fermeture immobile. Derrière c’est une fermeture aussi.
Ton corps dans ce paysage devient pierre, unité close sur elle même, armure antique et noir mat. Ton corps s’ouvre puis s’est fermé en signe de protection. De cette fermeture, uniquement tes paumes touchent l’horizon devant toi, toute ton énergie se condense ici, et ce sont tes yeux qui se localisent ici. C’est ton lieu de vision car tu as les yeux fermés.
Puis tes doigts touchent l’horizon, ils le tatent, tentent de l’avaler, de l’enfermer à l’intérieur. Ah non, c’est déjà à l’intérieur. Tes doigts effleurent ton visage et l’horizon.
Tes doigts touchent tes yeux fermés et les projettent vers l’horizon.
Puis tu es happé par la forêt en arrière, elle t’appelle.


Tu te fermes au monde, tu ne respires pas le monde, tu protèges ta citadelle, tu protèges ce paysage que plus tard tu dévoileras.
Comment faire naitre le paysage en toi ?


Cette forêt est claire, elle est parsemé de traits de lumières.
En son centre apparaissent comme des petits points, ce sont les points de ta rétine qui réagissent à la lumière du soleil qui perce.

Cette forêt derrière ton dos appelle de ses cris la terre.
Puis débute un feu, ancestral, un feu qui a déjà lieu et qui aura toujours lieu. C’est un feu qui est une mémoire de la destruction, de la destruction qui toujours a labouré la terre et fait fondre les roches en lave, une destruction qui apparait aujourd’hui, comme si la cendre déposée il y a si longtemps, depuis les origines, se réveillait, comme si le feu revenait, réveillé par la maltraitance de l’homme. De ce sol, le feu sort, sol de lave, charbon ardent, désert du Tadrart.
Ce sol du désert est partagé par les forêts, c’est le même sol qui préservera chaleur et densité de la roche.

C’est aussi la perte qui est notre sol.
Une clairière borde la forêt, elle est bordée aussi par la mer













C’est ici qu’affleure la résidence du pin et la soif de la jetée, rien n’arrive ici, tout affleure c’est à dire que se frôlent les plaques et les arrivées d’eaux, les charbons ardents et les sirènes arides.
Non jamais plus tu ne te soumettras à la volonté des hommes, à leur maigre volonté et à la plus haute sphère de leur désir. Jamais non tu n’arriveras à écrire que tu te soumettras car toujours tu préserveras le feu, toujours affleurera la beauté sur ton front, toujours tu brandiras tes paumes comme autant de boucliers et comme autant d’offrandes. Ces paumes sont les trésors du coeur échoué, l’avenir du corps. C’est dans les lignes de ses paumes que tu lis le présent, que tu lis la peau du réel qui se tend, la peau du réel qui se déchire, la membrane du monde qui brûle. La voie se trace comme des rigoles dans le calcaire, blanches, minces et profondes car encore une fois, tu ne te soumettras pas, tu accepteras la noyade comme une immersion, l’incendie comme une morsure, l’ouragan comme une brulure.
C’est ce qui mord la vie que tu condenses. Peut être aussi, tout ne sera pour toi que futur.
Tu te laisses emporter dans le courant. Celui de Lampedusa, cimetière marin.


C’est dans cette position de victoire que tu te dresses au sortir de la forêt, qu’apparait ton dos bleu, devant la forêt, tu sors de la forêt de pins, tu vas jusqu’à la mer, les galets sont gros, la mer et la forêt appellent encore de leurs éléments contraires, l’eau et le feu se font face et tu es au milieu.

Tu es au milieu d’une guerre entre l’eau et le feu, entre les pleurs de la mère et les désastres du père, entre la tempête et l’incendie, entre le matriarcat ancestral et le patriarcat qui règne, trop contemporain, tu es au milieu de l’eau et du feu, tu es entre ce seuil qui appelle le feu derrière et l’eau démesurée, étendue, devant toi, l’eau infinie et le feu qui n’en finit pas de brûler
agent aquatique et agent flamboyant
quel est la langue de l’eau et la langue du feu
dans flamboyant on entend la rocaille du bouquetin et la forge qui tape, on entend la montagne qui vomit, le roc.
On entend la montagne du père et dans la mer le ventre
Toujours à l’horizon tu apparais dans le ventre dans la tempête qui flotte et qui rugit, toujours ton reflet est ce qui ricoche dans les vagues, quand la lumière se frotte, étincelante sur l’argent rosé par l’aube, et toujours tu es naufragé, tu te balances, tu es maintenant dans la mer, perdu au milieu de l’étendue sans nom, perdue dans l’étendue sans mot, à l’horizontal tu flottes et nages vers la ligne, vers la ligne qui trace imperturbable le dessin du visage, c’est le visage qui se trace à l’horizon, la ligne abrupte du menton, le lobe de l’oreille jaillit de l’eau, pachiderme atlantique, monstre fossile sorti des abysses, créature titanesque sorti du cimetière marin, cimetières des éléphants à jamais oublié sous la surface des eaux mais dont les effluves transpercent le noir
l’éléphant s’appelle Anvar et vient en aide aux naufragés en se logeant sous leurs lobes et sous leurs aisselles, tu le sens te porter par tes aisselles et tes lobes à mesure que ton corps se soulèves hors de l’eau, tu deviens son compagnon sans savoir qui est la monture de qui
Anvar te porte sans jamais te brusquer dans la douceur du courant qui t’emporte mais il pleut et la tempête te démonte quand apparait l’éclaircie sans que la nausée ne cesse, sans que ton corps ne soit soumis à la violence des vents, tes bras qui plient sous la pression des vagues et du temps et des maux qui encore te compriment la cage, t’enserrent dans la prison du coeur et forment autour de toi du métal qui tape contre tes os et sans que jamais tu n’abandonnes tu continues de nager, tu continues d’avancer dans ce rêve sans répit et dans cette noyade car Anvar est toujours là, ses défenses entre tes aisselles et sous tes lobes, il te transforme en esprit de la mer, vous êtes deux, accompagnés l’un de l’autre, il sourit sous toi ou au dessus et il t’accroche sur son dos où tu te cramponnes, ses deux grandes oreilles frôlent tes genoux et toujours la mer est grise, l’eau couleur perle, le nuage d’un gris nauséeux, tu es perdu au large, derrière toi la plage de galet et la forêt au milieu, le feu y brule encore
et sous Anvar crient les anciens peuples de la mer, rois pachidermiques aux membres immenses

continents
ils crient dans les vagues et c’est cette mélodie qui soutient tes pieds dans l’eau, tu manques de te noyer et d’un coup tu perds pied, plus de force, tu sombres, plus de force tu tombes, sans branle la vague vrombit, et encore toi tu croules, tombent dans le cri du cor, dans le corps des os qui crient, dans le creux des os qui tombent, dans le creux des os qui résonnent, tu tombes encore
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Tu rouvres les yeux, la tempête s’est calmée, tes yeux sont plongés dans le noir et tu sens l’eau sur ta peau mais douce et fraiche, l’eau est d’un bleu foncé mais on y distingue une forme de transparence, tu touches le sol, le sable, autour de toi de minces particules rendent l’eau parfois plus opaque, tu es debout tu flottes et peu à peu tu progresses vers tu ne sais quelle direction mais tu avances, lentement tandis que tes vêtement flottent aussi au gré des courants, créant des drapés fantomatiques dans le calme solitaire des fonds marins, tu avances toujours sur ce sol sableux et peu à peu tu réalises que ce sol est de plus en plus scintillant, de loin tu sembles apercevoir de plus grandes silhouettes, peut être une coque d’anciens bateaux, ta progression étant lente, les silhouettes se dévoilent avec plus de mystères, ce que tu voyais de loin sont en effet des carcasses de bateau, et l’or que tu voyais au sol n’est autre que leur butin dispersé lors du naufrage
tu ne peux t’empêcher de penser que tu es comme ses bateaux aux coques pourries par les âges mais toujours debout, allures monumentales et couleur verte émeraude, dispersion des trésors qui accourent sous le sol, les racines en dessous la mer que sont elles, les profondeurs de la terre, arcanes terrestres et flamboyantes, tu ne peux t’empêcher d’entendre (de par ta proximité avec le sol) le cri de ces arcanes, cri de la terre qui pulse dans les profondeurs marines
c’est en regardant ces ruines de bateaux, ces ruines de pirates que tu écoutes les cris de la terre

Les arcanes se mettent à luire, rouge vif et orangé, terre aquatique et terre de feu, elles te guident vers ce qui s’avère être un cimetière, tu retraverses les carcasses de bateau et tu arrives à un endroit où tombent des os, lentement, et sans discontinuité, les os tombent du ciel dans la mer, sur le sol, de longues défenses, au loin tu aperçois Anvar qui se rapproche de toi, son énergie est différente, elle est plus rouge surement contaminée par l’énergie des arcanes, rouge mais pas offensive, tu l’agrippes et grimpes sur son dos, il court et sans interruption les os tombent au fond de la mer, carcasses ancestrales et lumineuses, on ne saurait dire si ce sont des spectres ou des corps réels, ils tombent, sans bruit rejoignent le sol, une pluie d’os sur le sol de la mer et tu cours avec Anvar sans interruption, c’est une course infinie, les veines du sol sont de plus en plus épaisses, on dirait que le sol va s’ouvrir en deux pour que la terre s’entrouvre, on assiste ici à la rencontre lde a vie la plus immense, la montée de l’énergie de la terre, et la descente des carcasses des pachidermes, de tous les êtres vivants, victimes de la folie des hommes, leur esprit rejoint les abysses, vient se réchauffer sur la lave des arcanes

Dans la clairière où nous sommes arrivés avec Anvar, les os continuent de tomber et l’eau poursuit son mouvement trouble, puis d’un coup ça s’arrête comme si le dernier os tombé au sol avait sonné la fin du massacre, comme si la fin avait sonné, juste une éruption silencieuse concomitante avec une poussée venue d’en haut, mouvements inversées, éruption souterraine et poussée venue d’en haut, onde de choc sur cette clairière sous marine, la terre tremble et avec elle le sable se soulève, la lumière peu à peu se donne en spectacle et sans centre ni bordures, l’espace se met à vibrer, modestement, sans la magnificence de l’électricité mais avec la douceur du sol qui s’illumine et qui prend peu à peu son territoire, la lumière décolonise la mort qui jonche le sol

dans cette lumière, Anvar s’éloigne en me déposant au sol, on décèle ici une civilisation oubliée

ATLANTIS

Peut être que les désastres qu’ont subi les mythes sont encore présents dans nos veines, que le mythe est là pour guérir du traumatisme de la destruction

Puis vint la lune, sa lumière traversait le monde subaquatique et avec elle la promesse tacite de l’univers qui veille.
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Au fond de l’océan, tu suis les arcanes au sol, les veines du feu dans la terre comme des lignes dans tes mains, lignes de coeur qui tracent la carte que tu parcours.

Cet océan est contenu dans tes mains, inscrit sur tes paumes et s’appelle Conrad. Après la clairière, tu suis un chemin qui slalome entre les ossements des éléphants. Ils s’élèvent à plusieurs mètres au dessus de toi : défenses, restes de cartilages d’oreille, immenses dentitions.  Ils vibrent encore à ton passage, tu sens encore la vie qui les parcourait et entends leurs voix qui respirent. Ce sont autant de colosses qui reposent ici.

A mesure que tu avances toujours guidé par la lumière du sol, tu aperçois un temple au frontispice étrange.

D’un coup dans ton cerveau apparait l’image d’Anvar qui te fait signe d’avancer, d’entamer la marche et la danse bleues et qu’autour de toi léviteront les carcasses abandonnées et les cris des abysses. Tu lèves ta paume droite en signe de salut et trace des cercles autour de toi comme pour les relever à distance. Peu à peu tu sens le poids de l’os et la masse de la moelle se soulever du sol, se loger dans ta main, tu sens le poids et son creux dans ta paume. Tes pieds commencent à glisser et tracent aussi dans la poussière du fond marin des cercles et des empreintes qui appellent le volcan au dessous de toi, le centre de la terre réagit à ton tracé.

Tes paumes face à l’espace devant toi et tes doigts en direction de la surface de la mer forment des lignes d’énergie au dessus de ta tête et partout autour de toi.)




Tu tombes dans une grotte




Ça résonne partout de toutes les fréquences des visiteurs passés.




C'est un théâtre.

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Sud-est algérien




Dans l'antique climat de nos aïeuls, entre les deux tours de la ville de Kahina, deux vieillards se font face. Aux portes du Sahara.


L'un demande à son ainé :




- Sais tu quand le futur sera devant nos pieds ?

- Quand il sera dans nos mains, il sera déjà trop tard. Il sera déjà volé par les prédicateurs, voleurs du monde, de la réalité et du langage, voleurs des métaphores, voleur des trocs, voleurs des valeurs, voleurs des vertus, voleurs des échanges et des usages, voleurs des nécessités et des dépenses infinies dans l'effort, voleurs des morts, voleurs de ce qui dans la vie est mort, anéantissement, silence.

Ceux-là ont volé la mort et c'est en la volant qu'ils confisquaient la vie à ceux qui la poursuivaient, à ceux qui couraient, à l'haleine de feu et aux paumes oatées dans de l'eau lourde des muscles. Vous avez confisqué le réel.

Vous avez mordu dans la chair pour la distendre et l'ôter de la bouche du plus grand nombre, vous avez mordu dans la chair du rêve pour en disloquer les os, pour partager la charogne du rêve, du grand rêve qui s'est un jour retourné, face-miroir de l'infini sur les sols sombres des théâtres.

Et toi mon fils, au visage aveugle, tu ne peux pas voir ce qu'ils font du monde, tu ne peux pas voir la traitrise de la valeur, toi l'enfant qui succède au lion et au chameau, nous sommes dans le désert et les lions ne demandent qu'à sortir de la bosse des chameaux.

Quand les lions sortiront, les muscles seront déchirés, les têtes coupées, les bras danseront dans le grand sacrifice des puissants. Car oui... vous méritez la mort car vous la possédez et en la possédant vous la méprisez.